[page U de M][Accueil Forum][En bref][Calendrier][Vient de paraitre][Etudiants][Opinions]


Une société en rupture avec l'enfance...

L'écrivaine Dominique Demers dévoile les aspects inquiétants de la planète Jeunesse.

Auteure de nombreux ouvrages de littérature jeunesse, Dominique Demers a visité la planète des jeunes dans le cadre d'un postdoctorat en communication.

Un enfant peut passer des semaines sans avoir d'échanges avec ses parents. À l'école, il est pris en charge par les enseignants. À midi, ce sont les techniciens qui supervisent l'heure des repas. Après l'école, il est reçu par la gardienne ou se retire dans sa chambre pour faire ses devoirs. Puis, il soupe, regarde la télévision et va se coucher. Les fins de semaine, il joue avec ses amis et, bien sûr, il y a les cours de ballet ou de piano et les pratiques de hockey. Encore une fois, il est surveillé par un professeur ou un entraîneur. Bref, l'enfant vit somme toute uniquement avec des jeunes du même âge et des spécialistes. Cette absence des parents se reflète dans les récits destinés à la jeunesse.

"Dans la littérature comme dans les émissions de télévision pour jeune public, l'absence des adultes et, surtout, des parents contribue à l'isolement des enfants, avance Dominique Demers. En fait, nous vivons dans une société en rupture avec l'enfance."

L'auteure d'une quinzaine de livres, qui a obtenu son doctorat en littérature à l'Université de Montréal et gagné plusieurs prix prestigieux, a voulu pousser plus loin encore sa réflexion sur cette rupture. Dans une thèse postdoctorale qu'elle a déposée l'automne dernier au Département de communication, elle démontre que la planète Jeunesse est un monde clos où les jeunes s'isolent de leurs aînés. Sur cette planète, on y mange du chocolat, des hamburgers et des biscuits. Les émotions et l'humour s'expriment librement et tous les désirs sont exaucés. Mais les adultes en sont absents ou carrément exclus.

Mythe contemporain de l'enfance
Quand elle a analysé la représentation et la mythification de l'enfance dans les romans jeunesse dans le cadre de son doctorat en littérature, Dominique Demers a réalisé que cette planète formait "une microsociété à part, avec ses lois, ses goûts, ses préoccupations, ses lieux clos et sa vision du monde". De tout temps, "aventures, codes secrets, passages cachés, mots de passe, clubs d'amis et quartiers généraux" ont permis aux jeunes de s'isoler des adultes; mais, d'hier à aujourd'hui, l'isolement prend une tournure fort différente. Bien qu'elles ne recèlent plus les stéréotypes liés à l'identité sexuelle, les représentations des enfants-personnages exposent une toute nouvelle relation avec l'enfance.

"J'ai eu envie d'élargir le corpus d'investigation à d'autres types de productions culturelles afin de mieux cerner ce système de représentations", explique la chercheuse pour qui le nouveau mythe de l'enfance

n'est pas l'apanage du champ littéraire. À partir d'un vaste corpus, 29 romans et une trentaine d'émissions de télévision, elle explore plus en profondeur ce phénomène. Ses recherches postdoctorales en communication lui permettent de préciser les contours de la planète Jeunesse, où s'opère la métamorphose des petits héros qui manifestent une désillusion croissante envers l'adulte déchu.

"Les nouveaux héros pour la jeunesse ont un corps d'enfant mais des préoccupations et des responsabilités d'adulte alors qu'autour d'eux les adultes épousent des traits d'enfant. Aux côtés de jeunes héros débrouillards, affirmés et, somme toute, plutôt responsables, on retrouve des adultes dépassés par les événements, vulnérables, incompétents. De plus en plus souvent, les adultes ont tort et les enfants, raison", écrit-elle dans sa thèse postdoctorale.

Petites pestes et enfants-adultes
Selon Mme Demers, depuis les années 1980 deux nouveaux types de héros ont remplacé l'enfant idéal tel que le représentait Le Petit Prince, de Saint-Exupéry. "Les enfants-personnages de la nouvelle génération refusent de reproduire les comportements dictés par les adultes. Ils sont profondément exubérants, futés et très autonomes", affirme-t-elle.

Par exemple, dans le récit L'habit de neige, de Munsch, Sébastien refuse catégoriquement de mettre sa combinaison d'hiver. La maîtresse et le directeur de l'école tentent maladroitement de la lui enfiler de force. Ils se retrouvent tous les deux en sous-vêtements tandis que le petit monstre ne porte toujours pas son habit de neige. Finalement, affichant un air de supériorité, Sébastien met lui-même sa combinaison et s'en va avec un sourire délicieusement espiègle. Ce triomphe du jeune devant des adultes incompétents et cette impunité de l'enfant-personnage caractérisent les histoires des héros de la race des petites pestes, modèle opposé de l'enfant que tout parent rêve d'avoir.

Alors qu'avant les années 1960 il fallait taire aux tout-petits certaines réalités, l'enfant-adulte, à l'instar des héros Miguel et Tania de l'émission Watatatow, se voit accablé de responsabilités et de problèmes qu'il doit prendre en charge et résoudre seul. Autour de lui, les adultes ont un statut d'adulte-enfant ou sont tout simplement absents du récit.

Les adultes sont-ils si incompétents et irresponsables? "Non, répond la spécialiste. Les récits littéraires et télévisuels présentent un reflet d'une société et sa relation avec l'enfance, mais ils agissent comme des miroirs déformants de la réalité." À ses yeux cependant, la multiplication des institutions qui se sont développées autour de l'enfance au cours du 20esiècle engendre un phénomène inquiétant. "On a vraiment l'impression de tout faire pour les jeunes, souligne Mme Demers. Ils ont leur mode, leur salon de coiffure, leur mobilier, leur théâtre, leur littérature et leur cinéma, mais on ne leur accorde ni contacts ni temps."

Les parents d'aujourd'hui aiment tellement leurs enfants qu'ils les gâtent beaucoup plus qu'ils ne l'ont été eux-mêmes. Cela masque, semble-t-il, un malaise profond qui assombrit la relation entre jeunes et adultes. "L'isolement de l'enfance est ressorti très fort dans mon étude, relève la chercheuse. L'enfant grandit sur une planète en marge du monde des adultes et cette situation nuit à leur communication. Même s'il existe de part et d'autre un désir de communiquer, le rapprochement ne s'opère pas. C'est comme si, au fil des années, la planète Jeunesse était devenue autonome."

Dominique Nancy
Collaboration spéciale


Maintenant, le pari de la quarantaine

Journaliste, critique littéraire, enseignante et auteure bien connue pour ses romans jeunesse, Dominique Demers est maintenant lancée dans la littérature pour adultes. Le pari, son deuxième roman destiné au grand public, met en scène Max, une femme médecin à un carrefour de sa vie, qui à la suite d'une gageure avec un collègue sera amenée malgré elle à revisiter et apprivoiser son passé, "au risque qu'éclatent de vieilles cicatrices", comme l'écrit l'auteure dans son roman qui se lit avec entrain. "Cette plongée dans les souvenirs était nécessaire avant de tenter de tourner la page. Il fallait débuter là. Dompter l'horreur avant d'espérer l'enchantement. Je crois bien que tout a commencé, ou plutôt recommencé, avec Le pari."

Un récit contemporain où l'émotion pure et la richesse narrative, somme toute, efficace et très visuelle, s'entremêlent en mots simples au fil d'événements marqués les uns par le désir et les sentiments amoureux, les autres par les secrets de famille, les grandes questions de l'existence, le souci de survivre. "C'est un roman sur la crise de la quarantaine, dit la romancière d'origine franco-ontarienne pour qui l'écriture d'un livre est comme un voyage. "On en revient enrichi et transformé", observe-t-elle.

D.N.


[page U de M][Accueil Forum][En bref][Calendrier][Vient de paraitre][Etudiants][Opinions]