Volume 35 numéro 20
12 février 2001


 


L’amour à la folie
Pour le psychiatre Paul Sidoun, l’amour est une névrose qui inspire.

Paul Sidoun estime que 70% à 80% des consultations dans des services de psychologie sont dues à des échecs amoureux.

Lorsque le Dr Paul Sidoun assure la garde à l’urgence de l’hôpital Louis-Hippolyte-LaFontaine, la grande majorité des patients qu’il examine sont en pleine crise amoureuse. «Je dirais que moins de 20% d’entre eux sont mariés depuis longtemps ou ont une relation amoureuse stable. Les autres ont vécu récemment une rupture ou ne se sont pas remis de leur dernière», dit le psychiatre.

Le spécialiste d’origine franco-algérienne, qui fait la navette entre Tel-Aviv et Montréal, s’intéresse beaucoup à l’amour. Il vient de publier un livre peu commun sur le sujet: Désirs, amours et autres destins noirs. Ce n’est pas un roman, encore moins un traité savant. Il s’agit d’«études de cas d’une psychiatrie de l’amour», comme l’indique le sous-titre.

L’amour fait donc des ravages en santé mentale. Mais que prescrit-on aux victimes de Cupidon? «Ça dépend des cas, répond prudemment le médecin. Il y a des remèdes contre la dépression majeure ou d’autres maladies de l’âme. Et il existe une multitude d’approches thérapeutiques. Mais l’amour dévorant, ravageur, a certainement des causes sociales. Et la morale ne dépend pas de la psychiatrie.»

À son avis, les rapports humains dans notre société postmoderne sont caractérisés par une recherche effrénée d’émotions, d’intensité. «Nous fabriquons des fous d’intensité», dit-il au cours d’une entrevue dans son bureau de l’hôpital psychiatrique.

Selon le médecin, la vie est faite de longs moments de calme et de sérénité où l’on ne devrait pas avoir d’autres soucis que de regarder pousser les fleurs. Les gens heureux n’ont pas d’histoire? Et après? «On a tué une sensibilité aux petites choses, au quotidien, pour des rêves de géants absolument inaccessibles. Regardez les magazines, la pub, le cinéma et dites-moi ce qu’on vend. Tout est intense. C’est trop!»


Pourquoi travailler sur soi?

Le psychiatre récuse même la tendance à l’épanouissement personnel et au «travail sur soi». «Les gens que vous voyez dans cet hôpital sont fatigués. Fatigués de travailler sur eux-mêmes. Ils doivent apprendre à laisser la vie suivre simplement son cours.»

Le livre que le Dr Sidoun vient de publier rassemble des récits «pas tout à fait inventés» mais porteurs d’une «douloureuse poésie», selon les termes de son introduction. Huit histoires d’amour sont présentées, puis analysées. Le thérapeute ne s’efface pas tout à fait dans les analyses qui succèdent aux récits, mais le romancier n’est pas loin non plus.

Dans la première histoire, «Fragments», le lecteur suit Hanna, qui «faisait l’amour comme elle jouait, jusqu’à l’orgasme, jusqu’à la chute, presque comme un homme». Dévoreuse d’intensité, elle avait des aventures rocambolesques et brèves comme des feux de paille. Mais elle se retrouvait toujours seule, pleurant de toutes ses larmes sur les quais de gares ou dans les cafés déserts.

Hanna mit fin à cette course à l’amour lorsqu’elle rencontra Gabriel, fils d’un juif déporté. Cultivé, élégant, plaisant mais un peu terne, il n’allumait pas en elle cette flamme qu’elle recherchait dans ses amours passés. Leur rencontre fut sans éclat. Mais qu’importe; ils se sont mariés et ont eu quelques enfants. Tout est bien qui finit bien. «Mais comme une sourde menace, elle savait aussi qu’elle arrêterait de le désirer, de vouloir lui faire l’amour […] pour qu’il n’y ait plus jamais de chute et jamais de douleur, pour qu’il n’y ait plus jamais de peine et jamais de rupture.»

Paul Sidoun admet qu’il ne peut donner des «happy ends» à ses histoires, car dans sa pratique clinique on ne lui en rapporte guère. D’ailleurs, la plupart des «cas» présentés dans Désirs, amours et autres destins noirs n’ont pas de fin, qu’il s’agisse de l’amour unissant un handicapé intellectuel à son éducatrice spécialisée («Limousine»), de la relation droit au but de deux leaders politiques («In God we trust») ou de la troublante histoire de ce juif orthodoxe d’Outremont, Jacob, qui doit se faire expliquer par une généticienne que tous ses enfants seront atteints d’une maladie mortelle transmise par ses gènes («La pudeur et la fatalité»).

Chaque «étude de cas» nous ramène aux paradoxes du sentiment amoureux: le quotidien abrutit les passions et le désir s’émousse. «Existe-t-il des amours heureux par eux-mêmes sans que les deuils inhérents à l’histoire de chacun ne cherchent à un moment refuge dans le registre du rêve que fournit le monde du désir?» s’interroge l’auteur.


Poser la question, c’est y répondre.


L’amour, cette névrose

«L’amour est une névrose. Et les névroses m’intéressent. Mais très honnêtement, je ne souhaite pas que mes proches en soient atteints. Dans ma pratique, je vois des gens qui tombent effroyablement amoureux de personnes qui vont, soi-disant, les guérir de leurs malheurs.»

Au risque de paraître rétrograde, M. Sidoun affirme croire au mariage, à l’engagement, à l’union à long terme. Le médecin affirme que les sociétés où les cadres moraux sont plus solides engendrent moins d’individus malheureux, blessés par leurs peines d’amour. Au Québec, les couples étaient autrefois côte à côte dans la vie. Aujourd’hui, ils sont face à face. Engagés dans une grande entreprise d’introspection, ils renoncent à leur union dès que l’«intensité» s’est relâchée.

Lui-même croyant et pratiquant (de religion juive), Paul Sidoun se garde bien de juger les personnes qui n’ont pas la foi. Mais il regrette que les guides moraux d’autrefois n’aient pas été remplacés par des remparts aussi efficaces. «On n’a jamais été si ouverts pour parler de nos émotions. Mais on n’a jamais autant souffert de douleur morale.»

Vivre dans le «meilleur pays du monde» augmente-t-il également le risque? «On trompe moins sa femme en temps de guerre», répond le professeur du Département de psychiatrie de la Faculté de médecine, qui se rend en Israël tous les deux mois pour des raisons professionnelles et familiales.

L’être humain est un animal de désir insatiable, reconnaît le psychiatre. Par désir, on peut quitter père et mère, faire trois fois le tour de la terre. Malheureusement, le désir du bonheur conjugal simple, sans complexe, n’en vaut pas la peine dans l’esprit du plus grand nombre, déplore le médecin.

«Les gens qui vivent seuls sont plus sujets aux dépressions et l’on a même montré que les baisers du matin étaient associés à un taux plus faible de crises cardiaques», écrit-il le plus sérieusement du monde.

Mathieu-Robert Sauvé


Paul Sidoun, Désirs, amours et autres destins noirs, Études de cas d’une psychiatrie de l’amour, collection L’homme en question, Montréal, MNH, 2000, 144 pages.