Volume 35 numéro 13
27 novembre
2000


 


Les médias électroniques et le déclin du Canada anglais

Daryl Duke

Le Canada anglais peut-il survivre dans les mains des hommes qui programment, dirigent et possèdent notre média le plus influent, la télévision?» Telle est la question que posait, le 15 novembre dernier, Daryl Duke, qui prononçait la Conférence commémorative Spry 2000.

Pour M. Duke, qui est à la fois cinéaste et artisan de la radiodiffusion publique, le Canada anglais doit lutter pour continuer de se reconnaître dans un monde dominé par des méga-entreprises médiatiques tout comme le Canada français a su s’armer pour contrer ce phénomène, notamment par le biais de fonds instaurés pour protéger et valoriser la langue, la culture, la radiodiffusion et l’industrie du film.

«La culture du Canada anglais est aujourd’hui menacée, peut-être même davantage que celle du Québec», a déclaré M. Duke pour qui le Canada anglais est maintenant la victime de quelques radiodiffuseurs privés. «Certains de ces radiodiffuseurs privés seront même bientôt achetés par d’autres radiodiffuseurs privés canadiens encore plus imposants, a-t-il ajouté. L’achat de CTV par BCE en est le parfait exemple. D’autres sociétés, comme Canwest Global et Rogers Communications, appartiennent à un seul homme ou à son trust familial et sont gérées par ceux-ci. Toutes ces entreprises militent en faveur de l’abolition de la loi fédérale, qui limite la propriété étrangère dans le domaine de la radiodiffusion.»

Pour Daryl Duke, le gouvernement fédéral, par l’entremise du CRTC, a été le docile servant de ces mégafusions tant et si bien que ce sont maintenant ces mégasociétés qui décident des émissions de divertissement et d’information.

«Sommes-nous devenus les malencontreuses victimes d’un coup médiatique sanctionné par nos politiciens?» se demande M. Duke. Selon lui, la culture de la radiodiffusion publique doit livrer son combat le plus féroce.

«Le triomphe du nouvel ordre mondial est partout. Les fils de presse annoncent pratiquement chaque jour les merveilles de l’ère de l’information. Même si son réseau diffuse en majorité des émissions américaines, Leonard Asper, le nouveau président de Canwest Global, affirme qu’il n’y a jamais eu tant de diversité sur nos ondes canadiennes.» Quant aux ministres du cabinet de Jean Chrétien, qu’il accuse d’avoir assommé la CBC avec des compressions budgétaires massives, ils se réjouissent de chacune de ces fusions de sociétés médiatiques, a déploré M. Duke.

«Si nous sommes dans l’ère des vaches grasses, alors pourquoi avons-nous cette sensation de vide dans notre coeur après avoir éteint notre téléviseur pour aller dormir? demande-t-il. Pourquoi avons-nous l’impression qu’une partie de ce que nous sommes nous a été volée, que notre diversité de races, de langues et de cultures, notre musique, notre passé, notre peuple dans toutes ses douleurs, ses victoires, les visages de nos villes, l’essence de notre propre ciel et océan ne sont plus nôtres? Pourquoi avons-nous l’impression, comme une chanson country le suggère, que nous sommes “debout dans la rivière, en train de mourir de soif”?»

M. Duke, qui devait, en prononçant cette conférence, répondre à la question «Comment plaidoyer en faveur de la radiodiffusion publique?» considère que le Canada anglais vit dans le mensonge: «Son peuple n’est pas reflété dans les mots de ses médias, qu’il s’agisse du public ou du privé. Il y a, au Canada anglais, le besoin désespéré d’un discours de maître, d’un nouvel ensemble de mythes comme guide pour vivre, rêver et projeter notre vie dans l’avenir.»

Il a affirmé en terminant qu’il n’y a pas au Canada de plus urgent débat que celui concernant les médias. «Or, au Canada anglais, ce genre de débat n’existe pas, c’est le silence: pratiquement total.» Quant au public, il est pour ainsi dire exclu des décisions des mégasociétés et des agences gouvernementales «qui réglementent et qui sont en train de changer la nature essentielle de notre société».