Volume 36 numéro 10
6 novembre
2000


 


Droit: une faculté ouverte sur le monde
Pour le nouveau doyen, la corruption est le talon d’Achille des jeunes démocraties.

Un des grands défis de la Faculté de droit sera d’offrir une formation à distance aux cycles supérieurs, selon le professeur Jacques Frémont.

La dernière apparition publique de Pierre Elliott Trudeau a eu lieu en septembre dernier, à l’occasion de la remise du prix Société juste, créé grâce au don à l’Université de Montréal des redevances du dernier livre de l’ancien premier ministre du Canada. Au cours de cette rencontre privée, M. Trudeau a discuté avec Martin Imbleau, premier lauréat de la bourse d’excellence, et Jacques Frémont, nouveau doyen de la Faculté de droit. Une photo, reproduite dans plusieurs journaux, témoigne de la rencontre des trois hommes.

«Pierre Elliott Trudeau m’apparaissait malade mais conservait sa vivacité d’esprit. Il a évoqué avec nous le début de sa carrière comme professeur à l’Université et comme politicien. Son regard devenait cependant absent lorsqu’on abordait des questions reliées au rapatriement de la Constitution et à la Charte des droits et libertés.»

Jacques Frémont est fier de relater la contribution à la vie collective des nombreuses personnalités issues de la Faculté de droit. Outre l’ancien premier ministre, soulignons entre autres les politiciens Robert Bourassa et Jean Drapeau ainsi que les juges Jules Deschesne et Alan Gold. «La Faculté est une pépinière de leaders sur les plans politique, social et économique, dit le professeur Frémont. Si le passé est garant de l’avenir, on ne peut pas manquer notre coup!»


Les défis du 21e siècle

Mais les défis juridiques du 21e siècle sont nombreux et la Faculté doit se positionner si elle veut prendre les virages commandés par la mutation des besoins sociaux et économiques. Pas de problème, le nouveau doyen carbure aux défis. Depuis son entrée à la Faculté de droit en 1983, ce constitutionnaliste réputé a été tour à tour secrétaire de la Faculté, vice-doyen et directeur du Centre de recherche en droit public. M. Frémont succède au doyen Claude Fabien pour un mandat de quatre ans.

«Les priorités pour la Faculté sont d’augmenter la qualité de la clientèle étudiante, l’engagement du corps professoral aux cycles supérieurs et le recrutement de nouveaux professeurs, déclare Jacques Frémont. On va aussi consolider les programmes existants de manière à mieux répondre aux besoins dans les secteurs stratégiques comme les technologies de l’information, le commerce électronique et les biotechnologies.»

La charge de travail est grande. La Faculté devra également être en tête de liste des établissements qui offrent aux clientèles du monde juridique les cours de droit à distance, particulièrement aux cycles supérieurs. «Plusieurs de nos programmes sont attrayants pour les Européens, signale le doyen. Nous avons le privilège d’être une université francophone en Amérique du Nord, à l’avant-garde du développement dans différents domaines. Par exemple, l’informatique juridique, le droit des technologies et le droit des affaires sont des secteurs en progression en Europe. Il y a là un marché naturel qui pourrait être exploité à distance.»


Aide aux pays du Sud

En sa qualité d’ardent promoteur de l’ouverture sur le monde, le professeur Frémont assumait jusqu’à tout récemment les fonctions de directeur des projets de coopération internationale. Le dynamique père de deux adolescents a mené de front deux dossiers majeurs: la formation des juges chinois et celle des journalistes africains aux principes du droit et de la démocratie.

«Il y a eu, avec la chute du mur de Berlin, des révolutions démocratiques dans une foule de pays, affirme-t-il. La Chine, par exemple, connaît des transformations profondes de son système juridique. Mais la démocratie est une culture qui ne s’acquiert pas du jour au lendemain et c’est ici qu’entre en scène la Faculté de droit: elle fournit l’expertise pour accompagner la mutation des processus démocratiques.»

Pour M. Frémont, le terme «expertise» est un peu prétentieux. Il y a à peine 50 ans, rappelle-t-il, le «meilleur pays du monde» comptait des juges et des politiciens corrompus. «Aujourd’hui, on ne sait pas pour les politiciens, mais de tels juges, il n’y en a plus. Reste qu’on a encore du mal à définir ce qui entraîne de tels changements.» Il existe cependant des recettes de base en matière de démocratie, fait remarquer Jacques Frémont. Par exemple, la façon de tenir des élections ou encore de mener des processus discursifs entre les dirigeants et la société civile. C’est sur ce plan que les établissements du Nord peuvent apporter une aide concrète aux pays du Sud, croit-il.

Le professeur, qui revient d’un séjour au Mali, où il était en mission pour la remise sur pied du système judiciaire, a eu le choc de constater que seulement 175 avocats se partagent le marché des services juridiques de ce pays de neuf millions d’habitants. «Le barreau du Mali n’a pas ouvert ses portes à la profession depuis cinq ans! Pas étonnant que plusieurs avocats soient fabuleusement riches.»


Enrayer la corruption

En théorie, il suffirait de donner accès aux professions juridiques pour combattre la corruption. Plus il y a de gens, plus le marché devrait normalement se rééquilibrer, explique-t-il. Mais rien n’est aussi simple. C’est que la corruption est d’abord et avant tout une question de culture, selon Jacques Frémont. «Les gens qui participent au régime de corruption disent que cette façon de faire est inévitable, car leurs conditions de travail sont telles qu’il n’y a pas d’autres moyens de nourrir la famille. Pourtant, ils ne sont pas enclins à cesser même si l’on quintuple leur salaire.»

Il faut, en effet, combattre les mauvaises conditions de travail qui sévissent dans certains pays comme le Mali ou le Maroc, ajoute le doyen. Mais cette approche ne sera certainement pas suffisante pour enrayer la corruption. À son avis, ce problème représente le talon d’Achille des jeunes démocraties.

Ce n’est pas parce qu’on est doyen qu’on n’aime pas la vie au grand air. Dès qu’il en a la chance, M. Frémont se réfugie à son chalet situé près de La Tuque. C’est là que, depuis des années, il refait le plein d’énergie. Pour s’y rendre, il emprunte la route 155. Entre le hameau de Rivière-aux-Rats et Saint-Roch-de-Mékinac, le juriste est heureux comme un poisson dans l’eau. «Ça monte et ça tourne. D’un côté, on voit le Saint-Maurice; de l’autre, la montagne. C’est vraiment magnifique... lorsqu’il n’y a pas de camions de “pitounes”!»

Il apprécie aussi marcher dans le bois ou simplement rester des heures assis dans le vent à contempler les teintes nuancées du feuillage à la fin de l’automne et la brume du matin. Aux yeux de ce grand voyageur — en deux ans seulement, il est allé quatre fois à Pékin et trois fois en Afrique de l’Ouest subsaharienne —, il n’y a rien de plus apaisant qu’une forêt et un lac brumeux.

«J’aime voyager, révèle Jacques Frémont, mais je ne ressens plus autant de plaisir à visiter les endroits civilisés. Je préfère aller au-delà des attraits touristiques; apprendre à connaître un pays par les gens. Sinon, je reste chez moi et j’écoute des airs de Schubert ou de Mahler. C’est une autre façon de voyager.»

Dominique Nancy