Un
criminologue auprès des jeunes décrocheurs
L’Ancre
des jeunes, aidé par Centraide, amène les jeunes à
raccrocher.
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Louis Bellemare coordonne les activités de jour à
l’Ancre des jeunes, à Verdun. Sa formation de
criminologue lui est utile. En effet, rares sont les jeunes,
ici, qui n’ont pas commis un délit. Et puis,
il y a la drogue, l’alcool dès l’âge
de 13 ans… |
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À Verdun,
45% des jeunes quittent l’école avant d’obtenir leur
diplôme d’études secondaires. Une trentaine d’entre
eux se retrouvent chaque année dans un ancien salon mortuaire
transformé en salle multidisciplinaire, à l’angle
des rues Wellington et Lasalle: l’Ancre des jeunes. Ils apprennent
à reconstruire leur confiance en soi afin de retourner à
l’école.
«L’ancre d’un bateau sert à éviter qu’il
dérive; de plus, elle permet de l’immobiliser à
bon port avant de repartir», dit Louis Bellemare, l’un
des fondateurs de cet organisme communautaire. Comptant une dizaine
de salariés et autant de bénévoles, l’Ancre
des jeunes existe depuis 10 ans et est financé par Centraide
à raison de 80,000$ par année sur un budget de 250,000$.
Au moment du passage de Forum, la maison aux pièces spacieuses
accueillait des adolescents de 14 à 16 ans. L’un travaillait
à une pièce de pyrogravure, un autre étudiait
l’anglais, un autre encore les mathématiques. Chacun était
assisté d’un adulte. Lorsque la cloche annonçant
la fin de l’atelier a sonné, les jeunes sont descendus
au sous-sol pour une partie de ping-pong ou de baby-foot; les «profs»
se sont retrouvés dans la cuisinette pour un café. «Nous
sommes très stricts sur la ponctualité et le respect
des horaires, signale Louis Bellemare. Mais les jeunes aiment cet
aspect. Ils savent qu’ils n’ont pas une grande marge de
manoeuvre.»
Avec un taux de «raccrochage» de 83%, l’Ancre a acquis
une excellente réputation dans le milieu. À tel point
que les écoles du quartier collaborent au programme: les décrocheurs
peuvent y passer les examens d’étape qu’ils auraient
dû réussir à l’école. Lorsqu’ils
retourneront en classe, leurs succès seront crédités.
«Nous accueillons ici des jeunes en situation de crise. Ils
entretiennent un sentiment d’échec généralisé.
Ils doivent tout d’abord se prendre en main. Personne ne les
force à venir, mais s’ils veulent rester ils doivent se
mobiliser. La liste d’attente est longue», dit Louis Bellemare.
Rebâtir une confiance en soi
D’abord, il faut les encourager à réussir de petites
choses. La maison compte, outre des salles de leçons individuelles,
un laboratoire photo, une cuisine (pour apprendre à faire la
popote) et plusieurs ateliers: cuir, bois, vitrail, émail sur
cuivre, aérographe, mécanique, etc. Il y a même
une pièce consacrée à la fabrication de fusées
miniatures. «À la première visite d’un jeune,
on lui fait visiter la maison, et c’est à lui de choisir
les ateliers qui lui conviennent le mieux. Puis, on lui donnera un
horaire qu’il devra suivre.»
En principe, on accepte tout le monde à l’Ancre des jeunes.
En pratique, la priorité est accordée aux plus jeunes.
«À 14 ou 15 ans, très peu de décrocheurs
se trouvent du travail. Leur seule issue, c’est la rue. C’est
pourquoi nous les considérons comme des cas urgents.»
Les parents, le centre local de services communautaires et les écoles
lui envoient la plupart des clients. Mais compte tenu du nombre de
bénévoles et de l’espace disponible, le nombre
est limité à 25. Les garçons sont de loin les
plus nombreux. «Nous pourrions être trois centres l’un
à côté de l’autre et nous ne nous ferions
pas concurrence. Les besoins sont immenses», dit Louis Bellemare.
Des adultes appréciés
Les jeunes décrocheurs qui arrivent à l’Ancre ont
presque toujours eu des relations conflictuelles avec les adultes.
Au cours de leurs leçons, ils découvrent que les adultes
peuvent être des «transmetteurs de passion», signale
le criminologue membre de la communauté religieuse des Frères
du Sacré-Coeur. «Un de nos bénévoles, Roch,
a enseigné les mathématiques durant 50 ans. Depuis qu’il
a pris sa retraite, il les enseigne à nos jeunes.»
Un autre bénévole, Maurice, a 80 ans et anime l’atelier
d’émail sur cuivre. Il a un succès fou. Louis Bellemare,
à titre de coordonnateur des programmes de jour, rencontre
chaque semaine, individuellement, tous les élèves. Il
peut passer une heure avec chacun. «Nous appelons cela un suivi.
Nous devons savoir comment le jeune évolue dans le cadre de
l’Ancre.»
L’organisme s’occupe aussi de prévention auprès
des élèves qui risquent de décrocher. Une psychoéducatrice,
Véronique Ross, coordonne ces programmes qui débutent
après l’école et qui touchent une quarantaine d’élèves.
Ils viennent approfondir leurs matières faibles ou participer
aux ateliers.
Dès ses études en criminologie, Louis Bellemare savait
qu’il s’engagerait auprès des jeunes en difficulté.
Après avoir travaillé dans un centre pour délinquants,
puis dans un centre d’accueil, il a fondé l’Ancre.
«C’est certain que nous recommençons toujours avec
de nouveaux jeunes, et quelques bénévoles trouvent ça
dur pour le moral. Mais quand un ancien vient nous voir pour nous
dire qu’il a obtenu son diplôme ou qu’il poursuit
ses études, ça nous encourage. Nous savons que notre
travail est utile.»
Mathieu-Robert
Sauvé
