Volume 35 numéro 6
2 octobre 200
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Portrait de la violence chez les adolescents
Le nombre d’agressions a augmenté, mais pas le nombre de délinquants.

L’abaissement du seuil de tolérance de la population et la dégradation
des conditions de vie des adolescents judiciarisés expliqueraient
l’augmentation des crimes contre la personne, estime Marc LeBlanc.

Si vous avez l’impression qu’il y a plus de violence chez les adolescents d’aujourd’hui que chez ceux d’il y a 15 ans, vous n’avez pas complètement tort. Mais pour obtenir un tableau plus juste de la réalité, plusieurs distinctions s’imposent; l’augmentation de la délinquance ne s’observe pas dans toutes les formes de violence et le nombre d’adolescents violents n’est pas nécessairement plus élevé qu’auparavant.
C’est ce qui ressort des données sur les adolescents délinquants recueillies au cours des quatre dernières décennies et analysées par Marc LeBlanc, de l’École de psychoéducation.

Ces données indiquent que, dans les années 1960 et 1970, les crimes contre la personne représentaient entre 6 et 10% de l’ensemble des délits commis par les adolescents. À partir de 1982, cette proportion est montée en flèche pour atteindre 21% en 1995. Les voies de fait, qui constituaient 60% de l’ensemble des crimes contre la personne en 1980, étaient passées à 80% en 1995.

Toutefois, les enquêtes et les sondages (statistiques policières et données autorapportées) effectués auprès de ces jeunes délinquants montrent qu’ils n’étaient pas plus nombreux à commettre des délits dans les années 1990 que 20 ans plus tôt. De plus, ces enquêtes révèlent que la fréquence du vandalisme, des vols mineurs et de la rébellion familiale diminue.


Détérioration des conditions de vie

«Les adolescents violents ne seraient pas plus nombreux aujourd’hui qu’hier, mais ils agiraient plus souvent aujourd’hui», en conclut Marc LeBlanc. Le chercheur a voulu cerner les causes de l’augmentation de cette fréquence. À son avis, la situation économique n’en serait pas responsable: «L’appauvrissement aurait dû occasionner une augmentation des crimes contre les biens, et ce n’est pas ce qui est observé», note-t-il.

Le caractère moins punitif de notre système judiciaire ne serait pas non plus en cause. «Dans l’Ouest canadien et aux États-Unis, le système est plus punitif, mais on note la même augmentation de la violence. Le phénomène est mondial.»

Pour le professeur, ce serait plutôt un ensemble de facteurs liésà la détérioration des conditions psychologiques des adolescents délinquants, notamment l’appauvrissement de leurs relations interpersonnelles, et l’augmentation de la consommation de drogues qu’il faudrait montrer du doigt.

«Dans les années 1970, autour de 60% des adolescents judiciarisés provenaient de familles séparées et ils sont maintenant 80%. Ceci veut dire moins de discipline, moins de communication, moins de modèles, plus d’impulsivité et plus de conflits, souligne M. LeBlanc. De plus, chaque époque a ses modes de délinquance; celle des années 1990 est la violence.» La proportion plus grande de néo-Québécois provenant de pays marqués par une culture plus violente ne serait pas étrangère à cette mode, avance-t-il.

Un autre facteur majeur serait l’abaissement du seuil de tolérance de la population, qui rapporte davantage de délits.

Si l’augmentation de la violence est liée à un ensemble de facteurs conjoncturels, sa prévention passe donc par des interventions sur plusieurs plans. «Les adolescents violents sont des délinquants chroniques qui présentent plusieurs comportements d’inadaptation comme le décrochage scolaire, le vol, la consommation de drogues et la prostitution. La seule intervention sur le comportement violent au moyen d’une thérapie est insuffisante si, en bout de ligne, ces jeunes n’ont pas de travail.»
Dans un article qu’il publiait dans la revue Criminologie1, Marc LeBlanc développe davantage cet aspect de la prévention en définissant divers types d’actions dirigées vers l’individu, le groupe et le milieu.

Les données du professeur permettent de terminer sur une note optimiste; depuis 1995, la courbe de la violence chez les adolescents a commencé à piquer du nez et Marc LeBlanc croit qu’elle va se stabiliser autour de 14%. «Peut-être la mode est-elle passée», conclut-il.

Daniel Baril

1. «L’évolution de la violence chez les adolescents québécois: phénomène et prévention», Criminologie, vol. 32, no 1, 1999, p. 162-194. Voir aussi http://www.erudit.org/